Home

Un escalier en cage

 

« Je suis Patrizio. »

 

Dix-neuf marches. Il y a dix-neuf marches avant d’accéder à la porte de mon appartement. Je vis ici depuis tellement longtemps que j’ai l’impression de connaître intimement chacune d’entre elles. Quand j’étais petit, je leur avais même donné un nom. Il y avait Marceline qui avait cette teinte blonde du bois de sapin rouge. Elle était la première de l’escalier. Je la trouvais belle et délicate. Juste avant le premier étage, trônait Adhémar. Il avait tout du nouveau riche. Un frêne qui se prend pour un chêne. Il est vrai qu’il était le plus récent de tous puisqu’il avait dû être remplacé quand j’avais huit ans. Du haut de sa volée, il pouvait contempler, royal, tout le hall d’entrée de l’immeuble, inconscient bien sûr de l’existence d’une deuxième volée, et même d’une troisième et d’une quatrième qui le surplombaient. Et puis il y avait Marjorie qui était la dernière marche avant la porte de notre appartement. Elle était tellement triste. Toujours sale d’une coulée de sac poubelle, d’un chewing-gum jeté à la va-vite par ma grande sœur avant d’entrer, d’un trait de feutre rouge laissé par un de mes frères ou de mes cousins… Elle semblait si fine, si martyrisée qu’il m’arrivait certains soirs de la nettoyer, juste elle. Avec un grattoir, une balayette et une éponge gorgée d’eau et de savon, je m’appliquait pendant un quart d’heure à lui redonner un peu d’éclat et de clarté. Je me souviens de l’air circonspect de ma mère qui, adossée au chambranle de la porte, me regardait faire sans jamais poser de question. De toute façon, je ne vois pas ce que j’aurais pu lui répondre. Pas plus que lui expliquer pourquoi à l’aide de mon compas, j’avais gravé mon prénom en tout petit sur le côté gauche de Marjorie. Une lubie d’enfant, devait-elle penser.

J’aime les escaliers de bois. Je ne sais pas pourquoi, ça a toujours été comme ça. Peut-être que j’ai tendance à m’identifier à eux. Tu te penses arbre fort et fier et tu finis en  marches, empilées les unes sur les autres, piétinées à longueur de journée par des dizaines de personnes, tapées du pied par un enfant en colère, dévalées par une jeune fille pressée de retrouver son petit ami… Personne ne fait jamais attention aux escaliers, surtout quand ils sont moches et de mauvaise qualité. Et puis il y a les rampes et leurs barreaux. C’est probablement dans la cage d’escalier de mon enfance que j’ai dû m’habituer à vivre en prison. Déjà.

Surtout, quand tu es au milieu d’une volée, tu n’as plus que deux choix possibles : descendre ou monter, t’élever ou t’abaisser. C’est une pression énorme mais tu es obligé de choisir. Je me souviens que quand adolescent, les copains m’appelaient pour aller traîner au parc ou dans une station de métro, il m’arrivait de rester subitement figé sur une marche, incapable de bouger pendant quelques secondes, submergé par l’importance du moment. Rester sagement à la maison et lire un des romans de mon père par ennui ou descendre rejoindre la bande et finir une fois de plus par faire des conneries, toujours par ennui.

L’ennui. Quoique je fasse, je ne pourrai jamais y échapper. Il me colle à la peau, me poursuit et m’assiège. Quand je m’amuse, je m’ennuie. Quand je suis seul, je m’ennuie. Quand je fume un joint, je m’ennuie. Même quand je baise, je m’ennuie. Je suis un homme qui s’ennuie dans un escalier.

 

« Je suis Patrizio. »

 

Devant le miroir de cette chambre trop familière, mes pensées vagabondent dans les recoins de mon enfance. Le stress commence à faire frémir mon œil droit. Je le sens battre comme si mon cerveau tentait de s’échapper par la fenêtre. Je transpire tellement que mes lunettes d’écaille semblent jouer sur le toboggan de mon nez. J’aimerais avoir les mêmes marques profondes sur les ailes que celles de mon oncle pour pouvoir définitivement les coincer. Je suppose qu’il existe une technique pour ça mais je ne la connais pas, je ne porte pas de lunettes. C’est étrange comme une petite vitrine devant les yeux peut changer complètement votre apparence. On dirait une armure qui dissimule et protège vos faiblesses. J’ai l’air d’un jeune patron d’entreprise comme ça. C’est bien la première fois que je ressemble à quelque chose d’ailleurs.

Avec précaution, je sors du tiroir de la commode le coupe-choux de mon grand-père. C’est la première fois que je le tiens en main depuis six ans que je l’ai enfermé là-dedans, comme une toile de maître que l’on achète et qu’on s’empresse de mettre sous clé pour le protéger du regard des autres et du sien par la même occasion. Papy me l’a légué à sa mort. C’était bizarre. Je me souviens qu’à la lecture du testament, toute la famille s’était retournée sur moi avec un petit sourire. C’était la seule chose qui me revenait. Il n’y avait de toute façon pas grand-chose à récupérer mais quand même, ça avait sonné comme une dernière supplique. Depuis le temps qu’il me demandait quand j’allais couper cette grosse barbe qui me mangeait la moitié du visage, je ne prenais même plus la peine de répondre. Je me souviens avoir été violemment partagé entre la colère de me voir forcer la main jusqu’à la mort et l’émotion de recevoir cet objet qu’il chérissait tant. C’est vrai que depuis toujours, il le conservait précieusement de peur de devoir un jour utiliser ces horribles rasoirs Gilette en plastique à vingt-six lames anti-ceci et super-cela ou pire encore, les électriques « qui s’adaptent tellement bien à votre mâchoire ». Papy n’a jamais vraiment pu s’adapter à l’ère de l’électricité. Gadget, disait-il. Son rabot, sa mousse et son coupe-choux étaient ses derniers liens avec le monde de sa jeunesse. Je me souviens qu’il me disait toujours qu’un homme qui porte une barbe est un homme qui a quelque chose à cacher. Alors maintenant, Grand-Père, tu vas être content, même si aujourd’hui, c’est l’inverse. Pour me cacher, je vais la couper cette barbe de mille jours. Et en imitant tes gestes qui plus est. Et voilà, comme ça, doucement. Si je dérape et que je me coupe la carotide, le journaux ne me rateront pas. « Le fugitif le plus bête du monde s’égorge lui-même par erreur ». La honte. Après une longue hésitation, je décide de raser la moustache aussi. Trop grosse, trop belle, trop visible. Je souris. Me voilà glabre. Glabre et bicolore. J’attrape le flacon d’autobronzant pour essayer de corriger ça.

J’enlève la serviette qui étreint mes cheveux. Ils retombent lourdement sur mes épaules. Moi qui avais toujours rêvé d’une tignasse noire, voilà qui est chose faite. J’inspecte le résultat. C’est parfait à l’exception de cette petite mèche blonde sur mon front. Rien de grave. Un petit coup de rasoir et la rebelle s’éparpille en poils dans ma poubelle au milieu des lingettes imbibées d’autobronzant. J’hésite à me refaire une queue de cheval. C’est une vieille habitude que j’avais prise quand je travaillais chez Serge. A force de rester la journée entière penché sur ces chaussures suant comme un bœuf dans la chaleur étouffante de son atelier de réparation, j’avais fini par attraper de la bourbouille sur les joues. Ma sœur m’avait alors donné un de ses élastiques et m’avait ainsi permis, sans le savoir, de changer radicalement mes conditions de travail. Si je me plaçais adroitement dans l’axe de la porte, un petit souffle d’air frais venait sécher en continu ma nuque avant que les gouttes de sueur ne s’échappent de mes cheveux et s’insinuent entre mon t-shirt et ma peau. J’ai travaillé chez Serge durant seulement trois mois mais ça fait maintenant dix-sept ans que je porte cette queue de cheval. Tant pis, je la garde. En souvenir.

 

« Je suis Patrizio. »

 

Il fait toujours plus chaud. Un rayon de soleil pénètre dans la chambre par une déchirure du rideau et vient taper sur le canon du Beretta posé sur le matelas défoncé. Son reflet dans le miroir m’aveugle. Je le range dans la poche intérieure de ma veste, à sa place, la même depuis dix ans. Il est chargé, son passé aussi. Je retourne dans la salle de bain et ramène les sacs en plastique dans la chambre. Avec les petits ciseaux à couture de ma mère, je coupe les étiquettes de mon nouveau look. Chemise grise, veston noir, jean foncé et chaussures de ville noires, me voilà bien loin de mes vieux polos à capuche et des mes éternelles baskets blanches. Je jette un œil à mon reflet. Je viens de prendre quinze ans d’un coup. Je souris en me disant que si je me faisais arrêter en sortant de l’immeuble, j’en prendrais de toute façon pour autant. Quelque part, je prends de l’avance.

Avec une éponge, je nettoie à fond l’évier et la baignoire, ainsi que tout le carrelage bleu ciel de la salle de bain. Je rassemble l’éponge, les boites de teinture, l’autobronzant, mon peigne, la serviette, le rabot et la bouteille d’après-rasage dans le sac poubelle. Je le jetterai dans une benne à quelques blocs d’ici. Il reste à espérer qu’ils n’iront pas jusque là dans leurs fouilles. Le coupe-choux traîne toujours sur la commode. Je le glisse dans mon jean. Ce sera mon talisman, jusqu’à ma mort, comme pour toi Papy. Dans mon sac à dos, je glisse les nouveaux vêtements qui restent, le passeport, une boite de balles pour le 92, les clefs du vieux break et quelques canettes de soda. De toute façon, l’alcool, c’est fini pour moi à partir d’aujourd’hui. Le verre de trop, la langue qui dérape et la gueule de bois en cellule pour des années, trop dangereux. La poche droite de mon veston se déforme alors que j’y glisse mon portefeuille chargé de la première liasse de billets. Si tout roule comme prévu, le reste devrait suivre dès le mois prochain. Il y a intérêt où mon escapade sera courte.

 

« Je suis Patrizio. »

 

Il est temps d’y aller. Dans quelques heures, mon nom sortira et ça va être la foule ici. Une dernière vérification et me voilà sur le palier. La chaleur n’a jamais été aussi étouffante. Sur le col de ma chemise apparaissent les premières traces de sueur orange. Je descends quelques marches. Je m’arrête, je me retourne. Deux choix. Je regarde Marjorie. Ça fait longtemps que personne ne l’a bichonnée. Elle est terne, grisâtre. J’attrape mon mouchoir, l’enduis de salive et frotte doucement. Dans le bois, apparaît ces quelques lettres : Thomas.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s